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3.1.26

Smartphone et IA vont nous rendre stupides ou géniaux ?

Imaginez deux personnes face à la même technologie révolutionnaire. 

L'une s'en empare pour décupler ses capacités, repousser ses limites, explorer de nouveaux horizons. L'autre s'y abandonne, délègue, s'affaiblit progressivement jusqu'à ne plus pouvoir s'en passer. 

Même outil, destins opposés.

Cette bifurcation n'est pas nouvelle.

Elle traverse l'histoire de toutes nos innovations. Et aujourd'hui, face à l'intelligence artificielle, nous nous tenons exactement au même carrefour.


La question qui change tout


Le choix que nous faisons maintenant,collectivement et individuellement, déterminera si smartphone et IA nous élèvera ou nous diminuera.


Les leçons de l'histoire : quand la technologie révèle qui nous sommes


L'imprimerie : démocratisation du savoir ou propagande de masse ?

Lorsque Gutenberg a révolutionné l'accès au savoir, deux types de lecteurs sont apparus. Les premiers se sont jetés sur les pamphlets sensationnalistes, ont gobé sans esprit critique tout ce qui était imprimé, confondant publication et vérité. "C'est écrit donc c'est vrai" est devenu leur mantra (déjà).

Les autres ont vu dans cette abondance une opportunité sans précédent : comparer les sources, annoter, débattre, construire leur propre pensée.

Même livre, lecteurs différents, destins intellectuels radicalement opposés.

Et l'IA ? Elle nous inonde d'informations, d'analyses, de réponses instantanées. Allons-nous les avaler sans réfléchir ou les utiliser comme matière première pour aiguiser notre jugement critique ?

Le téléphone : connexion choisie ou interruption permanente ?

Certains sont devenus esclaves de la sonnerie, incapables de laisser un appel sans réponse, leur concentration perpétuellement brisée. 

D'autres ont établi des limites claires, transformant le téléphone en amplificateur de leurs relations importantes, maîtrisant leur disponibilité plutôt que de la subir.

Et l'IA ? Les assistants conversationnels sont disponibles en permanence. Allons-nous développer une dépendance compulsive à la consultation instantanée, ou apprendrons-nous à distinguer les moments où l'IA apporte une vraie valeur de ceux où elle nous disperse ?

La télévision : culture partagée ou hypnose collective ?

Deux familles, même téléviseur. Dans l'une, l'écran s'allume par habitude, on regarde "la télévision" plus que des programmes, l'esprit se remplit passivement de ce que le flux décide. 

Dans l'autre, on achète des guides, on lit des critiques, on choisit consciemment, on en discute après, on fait de la télévision un support de culture et d'échange.

Et l'IA ? Elle peut générer du contenu à l'infini. Allons-nous consommer passivement ce qu'elle produit, ou l'utiliser pour enrichir nos conversations, confronter nos idées, construire ensemble ?

La voiture : prison mobile ou liberté de mouvement ?

La généralisation de l'automobile a enfermé certains dans une dépendance totale. Ils prennent leur voiture pour 200 mètres, restent coincés dans les embouteillages, perdent toute activité physique, ne connaissent leur environnement qu'à travers un pare-brise.

D'autres ont adopté l'approche multimodale : marche, vélo, transports en commun pour le quotidien, et la voiture pour ce qu'elle permet vraiment — explorer des régions reculées, partir en expédition, accéder à des paysages inaccessibles autrement. Ils ont préservé leur santé ET gagné en liberté.

Et l'IA ? Elle peut automatiser presque tout. Allons-nous l'utiliser pour nous épargner le moindre effort mental, devenant intellectuellement obèses, ou pour nous libérer des tâches répétitives afin de nous concentrer sur ce qui exige vraiment notre humanité ?

L'appareil photo : délégation de la mémoire ou art de l'attention ?

Certains photographient compulsivement sans regarder, déléguant leur mémoire au capteur, ne vivant plus les moments mais les documentant frénétiquement. Ils voient les vacances à travers un écran.

D'autres pratiquent la photographie comme un art d'attention : cadrer, réfléchir à ce qu'ils veulent capturer et pourquoi, utiliser l'appareil pour aiguiser leur regard au lieu de le remplacer.

Et l'IA ? Elle peut tout enregistrer, tout synthétiser, tout résumer. Allons-nous cesser de prêter attention, de mémoriser, de réfléchir, ou utiliserons-nous ses capacités pour renforcer notre propre attention et notre compréhension ?

Le GPS : béquille cognitive ou outil d'exploration ?

Certains conducteurs sont devenus totalement dépendants, incapables de retrouver leur chemin sans instructions vocales, ayant perdu tout sens de l'orientation, ne connaissant plus leur propre ville.

D'autres étudient d'abord les cartes pour comprendre la structure d'un territoire, mémorisent les trajets importants, utilisent le GPS pour les situations vraiment nouvelles ou complexes. Ils ont préservé leur autonomie cognitive tout en bénéficiant de l'outil.

Et l'IA ? Elle peut résoudre nos problèmes, planifier nos journées, prendre nos décisions. Allons-nous abdiquer notre capacité à nous orienter dans la complexité, ou l'utiliser pour explorer plus loin tout en gardant notre boussole intérieure ?

Internet : fast-food informationnel ou bibliothèque mondiale ?

Internet a permis à beaucoup d'accéder instantanément à des réponses toutes faites. Ils avalent le premier résultat Google sans vérification, perdent la capacité de recherche approfondie, confondent information et connaissance.

D'autres ont développé des compétences avancées : évaluer les sources, croiser les informations, creuser au-delà des premières pages, construire une compréhension nuancée plutôt que collectionner des faits isolés.

Et l'IA ? Elle synthétise l'information mieux que quiconque. Allons-nous renoncer à l'effort de comprendre en profondeur, ou utiliser ses synthèses comme tremplins vers une maîtrise plus grande ?

Les calculatrices : abdication mathématique ou libération cognitive ?

Certains élèves ont abandonné tout effort de calcul mental, devenant incapables d'estimer un résultat ou de détecter une erreur grossière. 

D'autres ont maîtrisé d'abord les fondamentaux, puis utilisé la calculatrice pour les calculs complexes qui le justifient, gardant leur intuition et leur compréhension.

Et l'IA ? Elle peut coder, calculer, analyser mieux que nous. Allons-nous perdre les fondamentaux qui nous permettent de juger de la pertinence de ses résultats, ou les renforcer pour devenir des superviseurs experts ?

Les réseaux sociaux : existence performative ou connexion authentique ?

Certains vivent pour les likes, fragmentent leur identité en poses calculées pour l'audience, laissent la validation externe dicter leurs choix.

D'autres partagent de manière réfléchie, maintiennent des limites claires, utilisent ces plateformes pour des projets créatifs ou des causes importantes, restant maîtres de leur narration.

Et l'IA ? Elle peut générer des publications optimisées pour l'engagement, prédire ce qui plaira. Allons-nous devenir des marionnettes de l'optimisation algorithmique, ou garder notre authenticité tout en bénéficiant de ses enseignements ?

Les supermarchés et la livraison : dépendance alimentaire ou commodité intelligente ?

L'industrialisation alimentaire a coupé certains de tout lien avec les saisons, l'origine des aliments, les techniques culinaires, les rendant dépendants d'une industrie qui décide pour eux. 

D'autres ont utilisé cette accessibilité comme commodité pour les basiques, tout en cuisinant, fréquentant les marchés, transmettant des recettes, faisant des choix conscients.

Et l'IA ? Elle peut nous nourrir intellectuellement de contenu pré-digéré. Allons-nous perdre le goût de "cuisiner" nos propres idées, ou utiliser sa commodité pour gagner du temps sur l'accessoire et nous concentrer sur l'essentiel ?

Les jeux vidéo : addiction dopaminergique ou médium artistique ?

Certains sont piégés dans des boucles de récompenses artificielles, négligeant relations, études, travail. D'autres ont découvert un médium artistique riche, jouent à des œuvres narratives complexes, utilisent le jeu comme espace de socialisation réfléchi, fixent des limites, choisissent ce qui enrichit.

Et l'IA ? Elle peut créer des expériences parfaitement optimisées pour notre engagement. Allons-nous tomber dans le piège de la stimulation perpétuelle, ou garder notre capacité à choisir consciemment nos engagements ?

Les ascenseurs : évitement de l'effort ou aide appropriée ?

Certains évitent systématiquement le moindre effort physique, prenant l'ascenseur pour un étage, perdant leur condition physique dans les gestes quotidiens. 

D'autres font le choix conscient d'utiliser les escaliers quand ils le peuvent, réservant ces aides aux situations vraiment utiles.

Et l'IA ? Elle peut nous épargner le moindre effort mental. Allons-nous devenir intellectuellement atrophiés, ou réserver son usage aux défis qui le méritent vraiment ?

La traduction automatique : bulle monolingue ou support d'apprentissage ?

Certains voyageurs traversent des pays sans apprendre un mot, perdant toute richesse culturelle, restant dans une bulle monolingue. 

D'autres utilisent ces outils comme support d'apprentissage, s'efforcent de communiquer directement, vivent l'expérience transformatrice de penser dans une autre langue.

Et l'IA ? Elle peut traduire, expliquer, reformuler instantanément. Allons-nous renoncer à l'effort d'apprendre, de comprendre réellement, ou utiliser sa puissance pour accélérer notre apprentissage ?

L'email : esclavage de la réactivité ou communication asynchrone ?

Certains vérifient compulsivement leurs messages toutes les cinq minutes, interrompent constamment leur concentration, vivent dans un état permanent de réactivité qui détruit toute productivité profonde. 

D'autres établissent des plages définies, filtrent, hiérarchisent, préservent leur concentration.

Et l'IA ? Elle peut trier, prioriser, répondre à notre place. Allons-nous abdiquer notre gestion du temps et des priorités, ou l'utiliser pour nous concentrer sur ce qui mérite vraiment notre attention ?

Le streaming musical : papier peint sonore ou exploration culturelle ?

Le streaming illimité a créé une écoute de fond permanente chez certains, sans attention réelle, la musique devenant un simple bruit de fond. 

D'autres ont exploré des genres inconnus, étudié l'histoire musicale, découvert des artistes émergents, approfondi leur culture de manière active.

Et l'IA ? Elle peut composer, suggérer, créer des playlists parfaites. Allons-nous consommer passivement ce qu'elle génère, ou l'utiliser pour découvrir, comprendre, créer ?

Les algorithmes de recommandation : bulles de filtre ou points de départ ?

Certains se sont enfermés dans des bulles, consommant uniquement du contenu similaire, leurs goûts s'appauvrissant dans une boucle d'auto-confirmation. D'autres exploitent les suggestions comme points de départ, sortent délibérément de leur zone de confort, utilisent ces outils comme cartes sans les laisser devenir des rails.

Et l'IA ? Elle peut nous enfermer dans nos préférences existantes ou nous ouvrir à l'inattendu. C'est nous qui choisissons.

La fast-fashion : accumulation compulsive ou choix identitaire ?

L'industrie rapide a transformé certains en acheteurs compulsifs, accumulant sans réfléchir. 

D'autres choisissent moins mais mieux, développent un style personnel, apprennent la couture de base, voient le vêtement comme un choix identitaire conscient.

Et l'IA ? Elle peut nous inonder de contenu personnalisé. Allons-nous accumuler compulsivement, ou cultiver consciemment ce qui nous définit vraiment ?

L'IA : le moment de vérité

Chaque technologie passée nous a offert ce choix. L'IA le rend simplement plus urgent, plus évident, plus critique. Car elle touche à l'essence même de ce qui nous définit : penser, créer, décider, comprendre.

L'usage passif : la voie de la mutilation

Déléguer systématiquement toute réflexion, toute création, toute décision à l'IA. Accepter ses productions sans questionnement. Perdre progressivement nos capacités d'analyse, d'écriture, de résolution de problèmes. Cette voie mène à une dépendance intellectuelle et à une atrophie des compétences. Nous devenons des consommateurs passifs d'intelligence artificielle, diminués, dépendants, mutilés.

C'est la tentation du confort immédiat : pourquoi réfléchir quand l'IA peut le faire ? Pourquoi apprendre quand elle sait déjà ? Pourquoi créer quand elle crée mieux ?

L'usage actif : la voie de l'augmentation

Utiliser l'IA comme un amplificateur de capacités humaines. Explorer des idées plus rapidement. Confronter nos raisonnements à d'autres perspectives. Automatiser les tâches répétitives pour libérer du temps pour la réflexion profonde. Apprendre plus efficacement avec un tuteur personnalisé. Vérifier et critiquer les productions de l'IA plutôt que les accepter aveuglément.

Dans cette approche, l'humain reste le pilote, l'IA est l'outil, et les compétences fondamentales sont non seulement préservées mais développées. Nous devenons des utilisateurs experts, augmentés, puissants.

C'est le chemin de l'effort intelligent : utiliser l'IA pour aller plus loin, plus vite, plus haut, mais sans jamais abandonner le gouvernail de notre propre pensée.

Le fil rouge : l'intentionnalité comme boussole

Regardez toutes ces technologies. Imprimerie, téléphone, télévision, voiture, appareil photo, GPS, Internet, calculatrice, réseaux sociaux, supermarchés, jeux vidéo, ascenseurs, traduction, email, streaming, algorithmes, fast-fashion... et maintenant l'IA.

Le schéma est immuable : même outil, deux usages, deux destins.

La différence n'a jamais été l'outil. Elle a toujours été notre intentionnalité, notre conscience, notre discipline d'usage.

Les technologies ne nous déterminent pas. Elles révèlent et amplifient qui nous choisissons d'être.

La question qui nous définira

Quand nos petits-enfants étudieront cette époque, que diront les livres d'histoire ?

Que l'humanité a abdiqué ses capacités cognitives au profit du confort immédiat ? Que nous sommes devenus une génération d'assistés intellectuels, brillamment aidés mais fondamentalement diminués ?

Ou que nous avons saisi cette opportunité pour devenir une génération augmentée, utilisant l'IA pour repousser les frontières de ce qu'un esprit humain peut accomplir, préservant farouchement nos compétences fondamentales tout en décuplant notre puissance ?

Votre choix, maintenant

Chaque fois que vous ouvrez un assistant IA, que vous demandez à l'intelligence artificielle de faire quelque chose, vous vous tenez à ce carrefour.

Posez-vous la question : "Est-ce que j'utilise cet outil pour devenir plus capable ou pour éviter de l'être ?"

L'IA ne vous diminuera que si vous le lui permettez. Elle ne vous augmentera que si vous l'exigez d'elle  et de vous-même.

Le choix est vôtre. Il l'a toujours été. Il le sera toujours.

L'outil en soi n'est ni bon ni mauvais. C'est notre intentionnalité, notre conscience et notre discipline d'usage qui déterminent s'il nous diminue ou nous élève.

Quelle histoire écrirez-vous ?