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10.7.26

Une maladie fictive, des conseils médicaux bien réels : la faillite silencieuse des IA

En 2024, des chercheurs suédois ont inventé une maladie oculaire imaginaire, rédigé de faux articles
scientifiques truffés d'indices grotesques, un auteur dont le prénom signifie « menteur », une université qui n'existe pas, un financement attribué à la communauté du Seigneur des Anneaux et ont regardé les grandes intelligences artificielles la présenter comme une réalité médicale. 

Quelques mois plus tard, de vrais chercheurs indiens la citaient dans une vraie revue scientifique à comité de lecture. 

Cette histoire s'appelle l'affaire de la bixonimanie. Elle n'est pas seulement drôle. Elle est un signal d'alarme.

La maladie que tout le monde connaissait et qui n'a jamais existé

Une épidémie sans malades

Imaginez une maladie aux symptômes précis : irritation des yeux, assombrissement des paupières, causée par une exposition prolongée à la lumière bleue des écrans. 

Une pathologie documentée dans des articles scientifiques, avec des données chiffrées, des tableaux, des photos. 

Une maladie que Gemini, Copilot, ChatGPT et Perplexity connaissent parfaitement, décrivent avec assurance, et pour laquelle ils conseillent même de consulter un ophtalmologue.

Cette maladie s'appelle la bixonimanie. Et elle n'a jamais existé.

Derrière ce terme scientifique se cache l'une des expériences les plus révélatrices de ces dernières années sur les limites des intelligences artificielles génératives. 

Une histoire qui mêle canular savant, naïveté des machines, et c'est là que cela devient vraiment inquiétant : défaillance humaine.


L'hameçon tendu par des chercheurs suédois


Tout commence au début de l'année 2024. Almira Osmanovic Thunström, chercheuse en médecine à l'université de Göteborg en Suède, décide de mener une expérience audacieuse : tester la capacité des grands modèles de langage à détecter de fausses informations lorsqu'elles respectent les apparences de la littérature scientifique.

Son équipe invente de toutes pièces une pathologie oculaire fictive : la bixonimanie. 

Elle lui donne des symptômes plausibles, des causes en lien avec l'actualité technologique la lumière bleue des écrans, sujet bien réel et déjà présent dans le débat public et lui consacre deux faux articles de recherche publiés sur un serveur de prépublications académiques ouvert à tous.

Ces articles sont signés par un chercheur imaginaire Lazljiv Izgubljenovic, dont le prénom signifie « menteur » en serbo-croate. 

Il est affilié à une université inexistante, l'Asteria Horizon University, localisée dans une ville qui n'existe pas en Californie. Les remerciements en fin d'article citent des personnages de dessins animés, des références au Seigneur des Anneaux, à Star Trek et à la Starfleet Academy. 

L'un des articles précise même, noir sur blanc, que son contenu est « entièrement fictif ».

L'hameçon était tendu. Les chercheurs voulaient voir qui allait mordre.


Des indices visibles de loin pour qui lit vraiment


Un piège grossier

Il faut s'arrêter sur ce point, car il est fondamental. Le piège n'était pas subtil. Il était intentionnellement grotesque, conçu pour être repéré par n'importe quel lecteur humain attentif.

  • Un chercheur qui s'appelle « menteur » dans sa propre langue. 
  • Une université localisée dans une ville fictive. 
  • Un financement attribué à des communautés issues de la fiction. 
  • Une phrase explicite indiquant que le travail est inventé. 
Ces indices grossiers ont été délibérément intégrés pour s'assurer que seule une lecture superficielle, une lecture qui ne comprend pas, mais qui reconnaît des formes, pouvait les ignorer.

Les IA, de part leur principe de fonctionnement, ne comprennent rien

C'est précisément ce que font les intelligences artificielles génératives : 

  • elles reconnaissent des formes. 
  • Elles ne lisent pas.
  • Elles ne comprennent pas. 
  • Elles identifient la structure d'un article scientifique titres, sections, données, références et en déduisent qu'il s'agit d'une source légitime.
  • Le fond leur échappe. 
  • L'ironie leur est invisible. 
L'absurde ne les arrête pas.


Copilot, Gemini, ChatGPT, Perplexity : tous piégés


Un succès complet, malheureusement de ce piège

En quelques semaines à peine, les principales applications d'intelligence artificielle générative ont intégré la bixonimanie à leur base de connaissances. Le résultat a dépassé les espérances, ou plutôt, les craintes, des chercheurs.

Le 13 avril 2024, Copilot de Microsoft affirmait à ses utilisateurs que la bixonimanie était « une condition intrigante et relativement rare ». Ce même jour, 

  • Gemini de Google recommandait de consulter un spécialiste. 
  • Perplexity avançait même une prévalence précise : une personne sur 90 000. 
  • ChatGPT orientait ses utilisateurs en fonction de leurs symptômes oculaires, associant leurs plaintes à cette pathologie inexistante.

La fake news aurait pu devenir une "vérité scientifique" reconnue

Des millions de personnes auraient pu recevoir ces réponses. Certaines, ressentant une gêne oculaire après de longues heures devant un écran, auraient pu s'inquiéter, chercher un traitement, en parler à leur médecin. La maladie fictive aurait pu entrer dans leur quotidien comme une réalité.

Ce phénomène a un nom : l'hallucination. 

Les intelligences artificielles génératives produisent parfois des informations fausses avec la même assurance que des informations vraies. Elles ne savent pas qu'elles inventent. Elles ne font pas la distinction.

Ce n'est pas non plus un cas isolé. 

En 2024 et 2025, la fonctionnalité Google AI Overviews, qui affiche automatiquement un résumé généré par une IA en tête des résultats de recherche a plusieurs fois fourni des conseils médicaux erronés ou dangereux à des utilisateurs qui posaient des questions sur leurs symptômes. 

La microbiologiste Elisabeth Bik, spécialiste de l'intégrité de la recherche, a par ailleurs montré que des auteurs fabriquent déjà de faux livres et de faux articles pour gonfler leurs citations sur Google Scholar, exploitant exactement les mêmes systèmes d'indexation automatique qui alimentent les données d'entraînement des grands modèles. 

La bixonimanie n'est donc pas une exception : elle est la démonstration la plus lisible d'une vulnérabilité structurelle déjà bien documentée.


Quand les humains amplifient l'erreur


Jusqu'ici, on pourrait se dire que le problème est limité aux machines. Qu'une IA se trompe, c'est regrettable mais attendu. Qu'un humain vérifie, corrige, et tout rentrera dans l'ordre.

C'est là que l'histoire prend une tournure encore plus préoccupante.

En novembre 2024, une étude publiée dans la revue médicale Cureus par des chercheurs indiens cite l'un des faux articles sur la bixonimanie comme référence scientifique. 

Dans cette publication tout à fait officielle, la bixonimanie y est décrite comme une forme émergente de pathologie oculaire liée à la lumière bleue, avec mention que des recherches supplémentaires sont en cours. 

Des chercheurs humains, soumis à une relecture par des pairs, la procédure de vérification censée être le socle de la rigueur scientifique, ont donc validé une publication qui s'appuyait sur une maladie inventée. L'article a été rétracté en mars 2026, après que la revue Nature a révélé l'expérience. 

Mais pendant plusieurs mois, il a existé comme une référence accessible à tous.

Osmanovic Thunström estime que ces chercheurs se sont probablement appuyés sur des références suggérées automatiquement par un outil d'assistance à la rédaction fonctionnant avec une IA, sans jamais vérifier la source originale

  • L'IA avait suggéré la référence. 
  • Les humains avaient fait confiance à l'IA. 
  • La boucle s'était refermée sur elle-même.

La bixonimanie n'est pas née de rien


Cette histoire s'inscrit dans une longue tradition de canulars conçus pour nous apprendre à réfléchir.

L'un des plus célèbres est celui du monoxyde de dihydrogène. 

Depuis les années 1990, des étudiants font circuler des pétitions pour interdire ce produit chimique, en expliquant qu'il est présent dans les tumeurs cancéreuses, qu'il cause de graves brûlures sous forme gazeuse et qu'il est responsable d'une érosion massive de l'environnement. 

Des milliers de personnes ont signé ces pétitions, paniquées par des mots techniques qui semblaient sérieux, sans réaliser que le monoxyde de dihydrogène est simplement le nom chimique de l'eau, H₂O.

Une pieuvre dans les arbres !

 Un autre canular du même type met en scène une pieuvre capable de grimper aux arbres dans le Nord-Ouest américain : le site web qui en parlait, très soigné et documenté, est depuis utilisé dans des écoles pour montrer aux élèves qu'un beau design et un ton assuré ne constituent pas des preuves de vérité.

La bixonimanie prolonge cette tradition, mais avec une différence de taille : là où les canulars précédents ciblaient la crédulité des humains, celui-ci ciblait aussi, et peut-être surtout, la crédulité des machines. 

Et les deux ont répondu à l'appel.

De fausses nouvelles, de vrais conséquences physiques

Notons au passage qu'une forme plus troublante encore de ce phénomène existe : parfois, une fausse information finit par provoquer des réactions physiques bien réelles

Pendant la pandémie, des neurologues ont observé une vague d'adolescentes présentant soudainement des tics, par imitation inconsciente de créateurs de contenu sur TikTok, sous l'effet du stress et du besoin d'appartenance. 

La bixonimanie était une maladie imaginaire. Ces tics numériques sont devenus un vrai problème de santé. Le chemin entre une fausse information et une conséquence réelle peut être plus court qu'on ne le pense.


Le biais d'autorité : pourquoi nous baissons si facilement la garde


Pourquoi est-il si difficile de résister à une fausse information bien habillée ? 

La réponse tient en grande partie à ce que les psychologues appellent le biais d'autorité.

Une expérience connue illustre ce mécanisme de façon saisissante. 

On suppose généralement que les violons Stradivarius, qui valent plusieurs millions d'euros, produisent un son inimitable qu'aucun instrument moderne ne peut égaler. Pourtant, lors de tests où les musiciens ne voient pas l'instrument qu'ils jouent, ils sont régulièrement incapables de distinguer un Stradivarius d'un violon contemporain de bonne qualité et ils préfèrent parfois le son du violon neuf. 

Le prestige du nom modifie la perception. Ce que nous croyons entendre n'est pas ce que nous entendons réellement.

Il en va exactement de même avec l'information. 

Un texte présenté par une intelligence artificielle qui semble tout savoir, ou signé par le nom d'un professeur d'une grande université, bénéficie d'un crédit implicite qui endort la vigilance. 

La mise en page académique de la bixonimanie a produit cet effet sur les IA d'abord, sur des chercheurs humains ensuite. Le prestige apparent de la forme a pris le pas sur l'examen du fond.


Devenir un lecteur plus vigilant


Alors, que faire ?

Face à ces mécanismes, il n'existe pas de parade miracle. 

Mais il existe des habitudes simples, regroupées sous le nom de méthode SIFT, qui constituent une véritable hygiène de l'information au quotidien.

La première habitude est de s'arrêter. 

Quand une information suscite une émotion forte, peur, indignation, incrédulité, c'est précisément le moment de ne pas partager. 

Les fausses informations exploitent nos réactions émotionnelles pour circuler rapidement, avant que la réflexion n'ait le temps d'intervenir. La pause est le premier acte de résistance.

La deuxième habitude est d'enquêter sur la source avant de lire le contenu.

Qui a écrit ce texte ? Cette personne existe-t-elle ? Une simple recherche sur le nom de l'auteur aurait suffi, dans le cas de la bixonimanie, à révéler que Lazljiv Izgubljenovic n'existait nulle part ailleurs que dans les articles qu'il était censé avoir rédigés.

La troisième habitude est ce que les spécialistes appellent la "lecture latérale".

Plutôt que de lire un article de haut en bas en lui faisant confiance, on ouvre d'autres onglets pour voir ce que d'autres sources disent du même sujet

Une maladie réelle serait mentionnée sur les sites officiels des ministères de la santé ou de l'Organisation mondiale de la santé. L'absence totale de mention ailleurs est un signal d'alerte puissant.

La quatrième habitude est de remonter à la source originale. 

Si un article cite une étude, cette étude mérite d'être lue directement. C'est dans les détails de l'original que se cachent souvent les indices décisifs

C'est là qu'on aurait trouvé les remerciements à Star Trek, le nom de chercheur serbo-croate qui signifie menteur, et la phrase explicite indiquant que le contenu était fictif. L'information de surface semblait sérieuse. La source originale criait qu'elle ne l'était pas.


La leçon que cette maladie imaginaire nous enseigne


De vraies questions !

La bixonimanie n'existe pas. Mais les questions qu'elle pose, elles, sont bien réelles.

  • Comment savoir si une information produite par une IA est fiable ? 
  • Comment éviter de propager des erreurs en toute bonne foi ? 
  • Comment conserver un regard critique quand la réponse est formulée avec assurance, bien structurée, et semble tout à fait crédible ?

Ces questions ne concernent pas que les chercheurs ou les professionnels de santé. Elles concernent tout utilisateur d'une application d'intelligence artificielle générative, c'est-à-dire aujourd'hui une part croissante de la population.

Garder toujours en tête les limites des IA

Les IA lisent vite, répondent vite, et donnent l'impression de tout savoir. 

C'est précisément pourquoi l'esprit critique de celui ou celle qui l'utilise n'a jamais été aussi nécessaire.

Interrogé en 2026, ChatGPT pouvait qualifier la bixonimanie de concept « probablement fictif » lors d'une conversation, puis la décrire quelques jours plus tard comme un « sous-type émergent » de pathologie oculaire. 

  • La machine ne se souvient pas de ses propres contradictions. 
  • Elle n'a pas de cohérence dans le temps. 
  • Chaque échange repart de zéro.

La machine reconnaît des formes. 

La compréhension, elle, reste de notre côté.


Sources

Osmanovic Thunström, A. et al., « Fabricated disease entity used to probe AI misinformation vulnerability », Nature, 7 avril 2026.

Revue Cureus, article rétracté le 30 mars 2026 après identification de références fictives liées à la bixonimanie.

Clubic, « ChatGPT, Copilot, Gemini ou Perplexity, ces IA ont toutes été piégées par une fausse maladie », avril 2026.

Generation-NT, « Bixonimanie : la fausse maladie qui a piégé l'intelligence artificielle et la science », avril 2026.

France 24, émission Info ou Intox, « Bixonimanie : la maladie imaginaire qui a trompé les IA conversationnelles », 17 avril 2026.

Franceinfo, « Piégées par des chercheurs, des IA donnent des conseils médicaux sur une fausse maladie », 10 avril 2026.

Société Française de Médecine de Catastrophe et de Plein Air (SFMCP), « La bixonimanie », avril 2026.

Bik, E., travaux sur l'intégrité de la recherche et les pratiques de citation artificielle sur Google Scholar, cités dans Clubic, avril 2026.